Manifestation pluvieuse, manifestation heureuse ?
J’en ai l’espoir, en tout cas, parce qu’à la vue de ce qui s’est passé samedi dernier, le 17 octobre, j’avoue que j’ai bien envie de faire une manifestation “normale”, ou en tout cas sans grabuge d’entrée de jeu. Bien entendu, je m’attends à ce qu’il y ait toujours un peu de confrontation sur la fin, et pour cela, forcément, j’y vais équipé et préparé. En tout cas, je suis un peu frileux et un peu inquiet à l’idée de revoir le scénario de la semaine dernière.
En arrivant, il fait gris, il fait moche, et c’est un peu dommage. Cependant, je vois que le mauvais temps n’a pas empêché un grand nombre de personnes d’arriver sur place dans une ambiance plutôt festive et sans la crainte de débordement ; ils ont l’air plutôt confiants d’être là, de bonne humeur. Sur la place de la Bourse, on peut voir les stigmates de la semaine dernière : toutes les vitrines des bâtiments autour de la place sont, cette fois-ci, barricadées, et certaines sont encore abîmées. N’ayant pas pu voir ce qui s’était passé après les événements, je suppose qu’un grand nombre de vitres ont dû voler en éclats. Lorsque les médics sont arrivés sur la place, ils ont été chaleureusement accueillis avec des applaudissements. J’ai trouvé ça formidable.
Ceci dit, on sent quand même qu’il y a dans l’atmosphère quelque chose d’un peu pesant. Une chose me rassure cependant : les CRS et les gendarmes sont à bonne distance et n’ont pas l’air de trop filtrer les entrées. En gros, le but est qu’ils ne soient pas directement visibles et n’attirent donc pas la méfiance ou la colère de certaines personnes sur la place. Comme je vois que c’est plutôt calme et que je n’ai pas mangé ce midi, je me dirige vers la rue Saint-Rémy, où je fais une petite pause bien méritée en attendant que le cortège démarre.
Je crois que cela a pris un peu de temps pour préparer mon burger, mais il était vraiment très bon. J’arrive donc un peu après la bataille, bien que des gens continuent d’arriver sur la place et se dirigent vers la porte de Bourgogne. Le cortège, lui, est déjà bien parti. Je décide donc d’essayer de rattraper la tête de cortège en coupant à travers les rues de la ville. Là, il est vrai que je croise très peu de policiers, si ce n’est un groupe qui a l’air de se déplacer dans des rues parallèles pour essayer de devancer le cortège vers l’hôtel de ville. J’en profite pour les photographier. »
De là, j’arrive en face du parking Victor Hugo, sur le cours Victor Hugo, et j’atteins le début du cortège. C’est alors qu’il se met à pleuvoir. C’est bien dommage, mais cela ne m’empêche pas de photographier un certain nombre de participants, et notamment leurs pancartes, leurs revendications, ainsi que leur détermination malgré la pluie.
Et cette détermination est vraiment palpable. Je peux le voir dans les regards, sur les pancartes qui ont évolué, dont le discours a mûri et dont les messages dégagent beaucoup plus de force. Malgré la pluie, le cortège avance et chante.
Une fois la pluie calmée, je vais de pouvoir enfin me poster en plein milieu du cours Victor Hugo. Je laisse donc passer le cortège et essaie de le photographier à travers les rangs qui me traversent littéralement.
Une fois la plupart des manifestants passés, je décide, en reprenant mon vélo, de couper par l’hôtel de ville et d’essayer de rejoindre à nouveau la tête du cortège. Une fois arrivé sur place, la présence policière est beaucoup plus forte, mais les forces de l’ordre se tiennent à distance.
Cependant, ils empêchent tout accès en face de l’hôtel de ville et sur l’ensemble du parvis. Je dois donc rejoindre le cortège au niveau du cours d’Albret pour remonter ensuite vers Gambetta. C’est à ce niveau-là, notamment sur la place Gambetta et au cours de l’Intendance, qu’il y a une présence policière beaucoup plus visible pour empêcher le passage vers le cours de l’Intendance, le “Triangle d’or”, les boutiques de luxe et le cœur commerçant du centre-ville.
C’est là que les premières frictions interviennent, puisque de nombreuses personnes commencent à s’amonceler en face des forces de l’ordre, jouant même un peu avec elles, essayant de braver l’interdit en se plaçant ou en s’interposant entre la police et les manifestants pour faire passer leurs messages et poser pour les photographes avec des drapeaux ou des pancartes. Cependant, je peux voir qu’à l’arrière du groupe, un certain nombre de jeunes commencent à gesticuler — des jeunes cagoulés qui, à mon sens, ne sont pas majeurs. Certains s’agitent et commencent à envoyer des projectiles, qu’il s’agisse de bouteilles en verre ou de cailloux, bref, des projectiles quand même assez costauds en direction de la police. Face à cela, la police ne réagit pas immédiatement, mais s’avance malgré tout pour renforcer ses positions.
Une fois le cortège passé, et que la queue de la manifestation s’est éloignée, toutes les personnes restées devant les policiers se font disperser, et c’est là que les premières lacrymogènes sont lancées. Il y a forcément un jeu du chat et de la souris entre les personnes qui veulent se frotter aux policiers et ces derniers, qui veulent absolument que la place soit libérée et le secteur bouclé. Forcément, cela fait toujours de belles photos, ces affrontements, mais il est tout de même un peu dangereux de rester trop près de ces scènes-là. Des projectiles sont envoyés régulièrement sur la place Gambetta ou en direction du cours de l’Intendance, et on ne sait jamais quelle peut être la réaction des policiers lors d’une charge. On espère qu’ils ne nous prennent pas, en tant que photographes, pour des personnes hostiles, ou qu’on ne se retrouvera pas pris au piège dans leur mouvement sans pouvoir s’écarter, risquant d’être molestés. Je m’écarte donc le plus possible.
Une fois que les choses se sont un peu calmées et que les jeunes se sont dispersés, je décide de rejoindre la place Jean-Jaurès, où un certain nombre de personnes se sont rassemblées dans l’intention de regagner la place de la Bourse. Lorsque je suis arrivé sur la place de la Bourse, cela commençait à gazer fort. Les policiers s’étaient positionnés de manière à ne laisser entrer personne vers le centre-ville. Cependant, l’ensemble des quais était complètement libre à la circulation, il n’y avait donc pas de nasse. Malheureusement, je n’avais pas pris avec moi le bon masque pour me protéger des gaz lacrymogènes, n’ayant que mon casque et ma protection contre les projectiles.
J’ai donc dû évacuer rapidement la place de la Bourse pour me retrancher du côté de la place Jean-Jaurès. Je sais qu’un certain nombre d’autres photographes se sont placés de l’autre côté, c’est-à-dire vers le sud de la place de la Bourse, pour observer les événements. De là, depuis la place Jean-Jaurès, il se met à pleuvoir, tout simplement. La situation s’est alors un peu calmée et le groupe s’est dissipé.
Lorsque la pluie s’est arrêtée, un certain nombre d’activités ont repris, et j’ai notamment pu observer un groupe de personnes chercher à défier les policiers, commençant à leur lancer divers projectiles, voire à s’emparer de mobilier urbain et de pavés au sol pour les jeter sur les fonctionnaires visibles, tout en multipliant les provocations.
Un groupe de policiers est alors arrivé par le côté de la place Jean-Jaurès, voulant contourner le secteur pour rejoindre la place de la Bourse.
Ils sont arrivés très méfiants, pour le coup, sans se faire repérer tout de suite. Mais arrivés au coin, ils ont commencé à se faire caillasser sauvagement. C’est une scène assez impressionnante. Très franchement, je suis vraiment opposé à cette violence, qui est très dure : envoyer des pavés sur des gens, même s’ils sont casqués, cela reste quand même extrêmement dangereux. Sentant que la plupart des forces de l’ordre se portaient vers la place de la Bourse et qu’elles évacuaient le secteur, les casseurs en ont profité pour tenter de prendre l’ascendant.
Ils se sont ensuite remis à déchausser les pavés de la place pour en récupérer, essayant de les casser en morceaux afin d’obtenir une taille idéale pour propulser les projectiles le plus loin possible.
Après quoi, je ne sais pas exactement ce qui s’est passé, mais il y a eu une sorte de temps mort, et la place de la Bourse s’est retrouvée un peu libérée.
J’ai eu l’impression qu’autour de la place, des gens s’étaient mis à danser en mettant de la musique. Il s’est créé une ambiance un peu décalée par rapport à l’ensemble de ces événements. J’en ai donc profité pour photographier ça : il y avait un côté un peu rap, et puis un autre endroit où ça dansait sur du Édith Piaf. C’était assez plaisant de voir les gens trouver un peu de réconfort à travers cela, c’était vraiment pas mal.
Une fois cette danse terminée, j’ai pu me rapprocher un peu : il y avait une poubelle qui brûlait et un certain nombre de personnes avaient commencé à se réchauffer autour d’elle. Je leur ai d’ailleurs demandé si c’était « la secte des poubelles », c’était assez rigolo.
Puis, peu de temps après, la situation a commencé à s’envenimer. Il y a eu une charge et un envoi massif de bombes lacrymogènes qui a fait se disperser un certain nombre de personnes, les poussant même à se retrancher vers le bout de la place Jean-Jaurès, au point que l’ensemble des quais s’est retrouvé vidé de tout monde.
Ensuite, quelques jeunes ont voulu remonter vers le Grand Théâtre. À partir de ce moment-là, j’ai vu des individus commencer à renverser des poubelles et à récupérer des projectiles en verre. J’avais également entendu une forte détonation et l’appel des medics. Apparemment, une personne venait d’être blessée.
C’est à ce moment précis que j’ai décidé de quitter la manifestation pour me mettre à l’abri, et aussi pour éviter la pluie annoncée dans les minutes suivantes. J’ai profité de cette accalmie pour reprendre mon vélo et repartir par les quais en direction de Bacalan, où j’avais laissé ma voiture.
Là, j’ai assisté à une scène dont, malheureusement, je ne peux pas montrer les photos : un affrontement d’une rare violence sur les quais entre plusieurs individus, armés de clés à molette, de battes de baseball, de matraques et même d’un lanceur de balles de défense.
Des individus s’en prenaient aux jeunes casseurs qui passaient par là. J’ai su par la suite qu’il ne s’agissait pas de personnes d’extrême droite, mais des “commerçants” qui défendaient leurs établissements et qui les avaient, entre guillemets, poursuivis sur les quais pour éviter qu’ils ne reviennent.
En tout cas, j’avais pris des photos de la scène et j’ai vu avec ces “commerçants” ce qu’il en était de leur éventuelle diffusion, même floutées. Vu que la situation reste tendue autour de cet événement, nous avons convenu d’un commun accord qu’il était préférable de ne pas les publier sur les réseaux sociaux ni sur mon site pour le moment. Je préfère attendre avant de les mettre en ligne ; elles figureront donc potentiellement dans cet article au cours des semaines à venir, et les visages seront bien entendu floutés.
S’il fallait tirer une conclusion de cette journée, c’est que les revendications sont toujours bien présentes et très fortes, davantage orientées vers une critique du gouvernement et de la vie chère que vers les seules problématiques lycéennes. C’est une révolte plus populaire qui s’est exprimée cette fois-ci. Quant aux débordements qui ont suivi, ils n’ont pour ainsi dire rien à voir avec la manifestation en elle-même : il s’agit plutôt du sursaut d’une jeunesse désespérée par les injustices, les inégalités, le manque de considération et la marginalisation. Si certains cherchent clairement la confrontation, la plupart des personnes présentes sont simplement là pour dire : « Voilà, on est là, on s’exprime, on danse, on chante, on crie, on lève des drapeaux pour affirmer notre appartenance à ce pays. »
Il est d’ailleurs remarquable que de nombreux drapeaux français aient été brandis. Ce symbole, qui a longtemps été préempté par les mouvements nationalistes ou patriotiques, est aujourd’hui réapproprié par ces jeunes qui réaffirment leur appartenance à un pays et à une culture, sans pour autant pouvoir être taxés de nationalistes ou de séparatistes.
En bref, ce fut une journée particulièrement riche, malheureusement émaillée de violences sur la fin, mais sans casse à proprement parler ni scènes de pillage comme la semaine précédente. Ici, les affrontements ont principalement éclaté en raison de la présence policière venue disperser la foule et des tirages de grenades lacrymogènes. En l’absence de forces de l’ordre, il n’y avait pas véritablement de violences ou d’affrontements, me semble-t-il. Affaire à suivre donc : une nouvelle date semble annoncée pour le 31 octobre, et j’espère pouvoir y être avec de nouvelles photos.

















































































































































































































































































































































































