Il est manifeste que quelque chose se transforme, bouge, s’élève dans l’air. Tous les sondages annoncent Marine Le Pen en tête aux prochaines présidentielles. Les actualités affirment que le pays va mal, qu’il manque d’argent. On commence d’ailleurs à nous faire accepter l’idée qu’il faudra se serrer la ceinture, souffrir davantage, se restreindre. Mais pourquoi ? Pour rembourser une dette envers des gens déjà aisés, prendre aux pauvres pour donner aux riches, au lieu de soutenir les pauvres pour relancer l’économie. Oui, car les riches ne stimulent pas l’économie réelle, mais uniquement la finance mondiale.
Les plus riches d’entre-nous craignent l’avenir. Ils ont peur et se préparent un peu comme des survivalistes. Ils mettent de l’argent de côté, cherchent à accumuler des biens, des richesses, des actifs, voire des actifs stratégiques, pour traverser la vague qui se dessine. Car oui, on sent cette vague, on la ressent, elle va arriver. On ignore sa nature. On ne sait pas exactement quand elle surviendra, ni ce qu’elle touchera, mais une chose est certaine : les choses ne peuvent plus durer comme avant.
Et le 17 octobre, ce jour-là, je perçois cette colère qui gronde, qui monte avec les manifestations répétées des lycéens sur leurs conditions d’éducation et leur vision de l’avenir, notamment avec l’essor de l’IA et le changement climatique. Eh bien, ils ont extrêmement peur et se disent que non seulement ils ne sont pas pris en compte, mais que leur avenir s’annonce trouble, opaque. Les perspectives s’amenuisent chaque jour. De plus en plus de métiers sont remplacés.
Cela va de la recherche scientifique à l’illustration et au développement, des métiers qui, récemment encore, offraient de nombreux emplois et perspectives. Le 17 octobre, je savais que quelque chose d’important allait se produire. Je sentais une convergence de peurs, de revendications, de luttes et d’appréhensions pour l’avenir, touchant non seulement les lycéens, mais l’ensemble de la population.
En revanche, je ne prévoyais pas le déroulement tel qu’on l’a vu aux informations. Je m’attendais à une manifestation « classique » se déroulant normalement, où les gens exprimeraient leurs craintes et leurs demandes par des panneaux, des cris, une forme de communion. Tout ce qui inquiète pour l’avenir — les élections, l’économie, les restrictions — effraierait n’importe qui en réalité.
Ceux qui n’ont pas les moyens de traverser cette vague, sans protection ni patrimoine, sans rien pour « assurer la pérennité » de leur famille ou de leur survie, étaient au centre de mes pensées. Je pensais donc que la manifestation se passerait normalement et, « entre guillemets », que les troubles surviendraient en fin de cortège, là où la dispersion est attendue. À ce moment, le parcours étant achevé, le préfet et la police n’auraient plus de raisons de tolérer la présence des manifestants ; la manifestation devrait prendre fin, et la dispersion s’opérerait.
Dans cette optique, je suis venu avec ma fille Chloé, âgée de 15 ans, lycéenne en seconde, consciente de la situation et des défis futurs et désireuse de l’exprimer, mais qui, « heureusement », ne rencontre pas de difficultés au niveau scolaire. Elle bénéficie d’atouts que d’autres n’ont pas, ce qui facilite son apprentissage et son aisance. Elle obtient de très bons résultats sans aucune pression de notre part. Elle comprend les raisons de ses études et de son travail. Elle sait aussi que d’autres rencontrent des difficultés, que certains aspects sont problématiques et que les infrastructures ou l’éducation pourraient s’améliorer.
Parmi ces points, le système, la République et l’Éducation nationale sont censés réduire les inégalités sociales et offrir à chacun une chance par le travail, sous une forme de méritocratie ; ce terme prête à rire aujourd’hui, car il ne sert de justification qu’à ceux qui sont déjà au sommet. En réalité, la méritocratie ne fait que reproduire des schémas sociaux et propager la richesse d’une génération à l’autre, si bien que les chances ne sont pas égales, notamment pour les enfants dont les parents travaillent sans cesse et ne peuvent pas s’en occuper. Peu d’enfants parviennent à se débrouiller seuls. Livrés à eux-mêmes, ils ont moins de chances. Quand les parents manquent de moyens pour subvenir aux besoins de leur famille, les enfants en pâtissent.
Ce type de reproduction sociale se retrouve dans un système comme Parcours-Sup : obtenir 19/20 dans un lycée en difficulté n’est pas aussi valorisé que 14/20 dans un établissement comme Henri IV. On observe une forme de ségrégation et de tri selon le lycée et les notes. Les critères de sélection de Parcours-Sup sont si opaques et imbriqués dans le système que l’injustice et les inégalités se ressentent à la sélection ; je comprends parfaitement la colère des lycéens. Il me paraissait donc légitime que Chloé et ma fille expriment leurs inquiétudes dans un tel mouvement social.
En arrivant place de la Bourse avant 14 heures, on voyait clairement que les personnes présentes étaient des familles, des jeunes, des gens portés par des inquiétudes tout à fait légitimes. Sa place était donc là où il fallait être. Je l’ai donc accompagnée avec sérénité.
Cela dit, je savais que des débordements pourraient survenir à la fin ; je me suis donc préparé à d’éventuels « débordements » et, par « préparer », j’entends des protections individuelles.
Pourquoi des protections individuelles et pourquoi ne pas fuir d’éventuels débordements ? C’est précisément parce que je ne suis pas venu pour protester, bien que je partage un grand nombre d’inquiétudes et de revendications – leurs revendications sont légitimes et justifiées et je partage ces préoccupations.
Mon objectif était de couvrir l’événement en photographie, car je sentais qu’il s’agirait d’une grande manifestation, riche en revendications et en foule. On percevait cette tension dans l’air ; nous savions qu’il y aurait énormément de monde, et donc potentiellement beaucoup de chaos à la fin : plus la foule est dense, plus la police et les institutions craignent, et plus la dispersion risque d’être forcée.
Donc, pour continuer à photographier en toute sécurité, j’avais prévu un casque, des gants, du sérum physiologique et un masque FFP2. Cela me permettait de travailler sans subir les effets des gaz lacrymogènes. Ces gaz, d’ailleurs, ont été employés massivement lors de manifestations antérieures, sans distinction entre manifestants légitimes et, entre guillemets, personnes violentes ; en réalité, tout le monde a été touché.
Je savais que la situation serait complexe.
Chloé et moi nous étions donc préparées : elle avec sa pancarte, moi avec mon sac photo et tout mon matériel. Je lui ai tout de même fourni ce qu’il fallait : je lui ai demandé de prendre son casque de vélo, et donné des lunettes, un masque et du sérum, car je pensais que nous serions probablement séparées dans la manifestation. Je comptais circuler entre la tête et la queue de cortège, avec mon vélo électrique, pour couvrir l’ensemble.
Ma fille devait rejoindre ses camarades du lycée, et la manifestation était normalement encadrée par des syndicats et des personnes habituées à ce type de manifestation. À mes yeux, sa sécurité restait assurée, mais j’ai quand même ajouté un petit AirTag pour nous retrouver facilement en cas de séparation, avec des consignes : si nous perdions contact ou si des problèmes survenaient, nous avions des points de rendez-vous. Si je ne donnais pas de nouvelles pendant une heure, elle devait se rendre à un endroit précis, afin d’avoir un point de chute « safe ».
On ne sait jamais ce qui peut arriver, et la suite des événements a confirmé cette intuition, même si nous ne le savions pas encore.
Du coup, Chloé et moi avons pris le TER ensemble en fin de matinée, et, en gare de Langon, nous avons remarqué que de nombreuses personnes se rendaient également sur Bordeaux pour manifester.
Je crois qu’un tiers des passagers du TER se rendaient à la manifestation, ce qui m’a paru assez impressionnant. J’avais aussi le sentiment qu’il y aurait une foule importante, un événement d’envergure. Les jours précédents, j’avais consulté le site de la mobilisation du 17 octobre : j’y avais repéré de nombreuses actions dispersées sur le territoire, sans imaginer une telle concentration dans les grandes métropoles comme Bordeaux.
Nous sommes donc partis pour rejoindre un premier cortège organisé par les lycéens et les étudiants, prévu à 13 h place de la Victoire, avant de rallier le rassemblement principal à 14 h Place de la Bourse.
Nous sommes arrivés à la gare Saint-Jean sans trop de difficultés. Nous avons pris nos vélos pour circuler sur le cours de la Marne, puis nous avons remonté progressivement vers la place de la Victoire. En approchant, nous avons remarqué un certain nombre de personnes se dirigeant vers ce lieu, ce qui nous a fait penser qu’un événement se préparait.
Vers 12 h 45, soit un peu avant 13 heures, nous avons observé une scène assez troublante : un incendie brûlait déjà au pied de l’arche de la place de la Victoire. Ce feu, alimenté par des individus vêtus de noir, provenait de vélos en libre-service ou non attachés, ainsi que de divers éléments du mobilier urbain. D’autres personnes utilisaient des fumigènes pour marquer ce qui ressemblait à une révolte ou à une expression de colère, les flammes étant impressionnantes, accompagnées de petites explosions de pétards ou de batteries au lithium. La scène était frappante, et Chloé, face à cela, a naturellement pris du recul et s’est écartée.
Nous avions attaché nos vélos près d’un bar, en marge de la place de la Victoire, pour les placer à l’écart afin de les protéger.
Cela s’est bien passé, mais Chloé était un peu réticente à cette vue. Je l’ai tout de même rassurée : tant qu’il n’y avait pas de police ou de CRS, il n’y aurait pas d’affrontement. Et c’était bien le cas, les forces de l’ordre n’étaient pas présentes.
En réalité, c’était plutôt « un rassemblement festif », un peu comme les feux de la Saint-Jean, mais le feu n’était pas vraiment sûr et, au lieu de la joie, une certaine colère se manifestait, sans toutefois opposer les gens. Tous étaient là pour les mêmes raisons, pour exprimer des revendications, des peurs, des inquiétudes et leur colère, ce qui empêchait les tensions entre eux. Dans ces conditions, l’endroit était relativement sûr.
Pourtant, j’ai observé quelques échanges animés entre un opposant et l’une des manifestantes, que j’ai cru reconnaître d’une précédente action en tête de cortège. Je ne sais pas ce qui a été dit ni qui étaient ces personnes, mais cela semblait tendu, sans jamais dégénérer en affrontements physiques. On pourrait parler d’un débat vigoureux, comme le suggèrent les photos : les voix s’élevaient, mais les mains restaient à l’écart.
Quant aux personnes cagoulées… elles assuraient, en quelque sorte, un spectacle sonore et visuel.
À 13 heures, la foule s’est rassemblée autour de la victoire ; puis le cortège s’est dirigé vers le musée d’Aquitaine, en évitant la rue Sainte-Catherine pour emprunter le cours Pasteur. Le cortège a ensuite bifurqué vers le cours Victor Hugo, puis a repris la porte Bourgogne pour rejoindre la place de la Bourse.
Pendant ce temps, Chloé et moi avons suivi le mouvement sur le cours Pasteur, avant de couper par la rue Sainte-Catherine, puis par la place du Parlement Sainte-Catherine, puis de rejoindre le cortège en passant par la rue Fernand-Philippard. J’y ai donc attaché mon vélo, en marge de la place de la Bourse, afin de ne pas le retrouver au milieu des manifestants, et pour pouvoir prendre des photos sans encombre. Cela me permettait aussi de repartir rapidement avec le vélo, en traversant les rues adjacentes pour rejoindre une tête de cortège.
D’ailleurs, d’après ce que j’ai observé, la police était très peu présente dans ces ruelles. Il y avait un peu de présence rue Saint-Rémy et rue Fernand-Philippard, mais sinon, il y avait réellement très peu de forces de l’ordre dans Bordeaux même.
Il ne devrait pas y avoir d’affrontements à ce moment-là.
Cette faible présence policière me paraissait normale. Elle devait se situer, à mon avis, en des lieux stratégiques.
Quand je suis arrivé place de la Bourse, je n’avais absolument aucune idée du parcours.
Les jours précédents, j’ai cherché des informations sur le tracé, notamment sur la page Facebook de la préfecture ou sur son site. D’ordinaire, un communiqué précise le passage par tel ou tel endroit. Ici, aucune information n’était disponible. J’en attendais une, je n’en avais pas reçu, et nous nous sommes donc rendus sur place sans savoir exactement quel serait le parcours.
J’arrivais ainsi avec Chloé, et j’y ai retrouvé des étudiants en photographie venus couvrir tout comme moi l’événement, ainsi que des collègues, des connaissances.
Cela commençait à affluer de toutes parts : de la rue Saint-Rémy, mais aussi de la place Jean-Jaurès, et bien sûr du cortège, assez imposant, parti de la Victoire et qui se dirigeait vers la place de la Bourse depuis les quais. La foule émanait de presque toutes les ruelles du centre-ville de Bordeaux. Une foule immense, et sans fin.
La présence policière, que j’ai observée non pas immédiatement, mais un peu plus tard, se résumait à ceci : elle bloquait principalement les quais par le nord. En réalité, elle a obstrué le nord de la place de la Bourse, et je me suis demandé pourquoi ce secteur était fermé, car, faute d’indications sur le trajet du cortège, j’avais imaginé un parcours similaire au précédent : partir de la place de la Bourse, remonter place Jean-Jaurès, puis rue Esprit-des-Lois, Tourny, Georges-Clémenceau, Gambetta, puis le cours d’Albret, Pey-Berland, Alsace-Lorraine, la Porte de Bourgogne, le cours Victor-Hugo, puis redescendre à la Victoire.
À mes yeux, l’itinéraire paraissait classique, si bien que je m’attendais à une direction vers le nord, laquelle s’est avérée bloquée.
L’afflux continu de personnes depuis les quais, du sud vers la place de la Bourse, était problématique. J’ai appris plus tard, bien après l’événement, que le cortège devait se diriger vers le sud. Ainsi, des gens arrivaient du sud alors que le cortège devait partir dans la même direction, ce qui entraînait une foule excessive et une accumulation.
Le nombre de personnes augmentait, la place de la Bourse se remplissait, et l’afflux se poursuivait du sud vers le nord. Avant même 14 heures, des familles, des enfants, des poussettes et de petits pétards créaient une ambiance plutôt festive. On y trouvait des manifestants, mais aussi un certain nombre de révoltés, certes cagoulés, mais munis de pancartes. Par « révoltés », j’entends des individus engagés politiquement, habitués à des actions normalement non violentes, mais prêts à affronter la police ou les institutions si besoin.
Ils étaient là donc, sans violence, munis de pancartes et de slogans contre la police, ce qui était prévisible au regard des jours précédents.
En observant la réaction des institutions, notamment du ministre de l’Intérieur, Laurent Nunez, face aux manifestations lycéennes, la répression par des armes intermédiaires contre des mineurs engendre inévitablement une forme de détestation des forces de l’ordre. Les slogans étaient donc très présents, mais uniquement verbaux.
Et donc, bien avant 14 heures, un certain nombre de gaz lacrymogènes ont été lancés. Les forces de police se trouvaient au nord et les manifestants au sud, avec un vent qui, je crois, soufflait du nord vers le sud.
Les gaz lacrymogènes ont donc touché tout le monde sur la place de la Bourse, y compris ma fille et moi, provoquant un effet de foule et une compression : Les gens ont cherché à s’échapper de la place, avec un mouvement opposé : certains se dirigeaient vers le sud tandis que d’autres montaient du sud. Une fuite s’est alors engagée vers les rues adjacentes, notamment la rue Saint-Rémy et la rue Fernand-Philippard, qui ont été rapidement bloquées.
Ces rues ont été fermées par les forces de l’ordre, créant une confrontation : ceux qui fuyaient les gaz se sont retrouvés face à la police. Ils ne pouvaient pas aller vers le nord ni sur les côtés, donc seule la direction du sud restait possible pour le reste des manifestants. Mais comme les gaz venaient de là, la compression rendait la descente difficile, très difficile.
Un début de confrontation s’est ainsi installé. Les manifestants se sont retirés, constatant que les rues Saint-Rémy et Philippard étaient bloquées. La place a été laissée « entre guillemets » aux révoltés, aux ultras qui se sont retrouvés en mode confrontation.
À force de vouloir passer, la police empêchant les manifestants d’entrer dans les rues commerçantes, ils ont inévitablement commencé à se friter.
En voyant cela, j’ai eu deux réflexes : le premier consistait à mettre ma fille à l’abri. Je devais l’éloigner de cette place, car la situation paraissait complexe et dangereuse. Je ne comprenais pas pourquoi les manifestants étaient gazés d’emblée. La situation devenait donc vraiment problématique. Le deuxième réflexe fut de me dire que j’avais garé mon vélo juste là où les affrontements se produisaient. Je devais donc aussi le protéger, d’autant que des barricades s’installaient dans ces rues, avec des feux pour bloquer les forces de l’ordre. En voyant les flammes, et sachant que j’avais un vélo électrique, cela posait un risque sérieux. C’était un carburant potentiellement dangereux et inflammable. Un vélo électrique coûte cher, et je voulais le sauver.
Pour faire des photos sereinement, j’avais demandé à Chloé de rester près du drapeau Génération.S : il n’y en avait qu’un, et connaissant le mouvement, créé par Benoît Hamon, je savais que ce n’était pas des gens qui auraient cherché la confrontation. Je l’ai donc rejointe, près du miroir d’eau. Celui-ci étant rempli, les gens ne marchaient pas dessus, ce qui rendait la situation un peu compliquée. Les gaz arrivaient de toutes parts.
Ainsi, j’ai demandé à Chloé de s’éloigner de la manifestation en rejoignant la maison éco-citoyenne, là où se trouvaient des tentes blanches, afin de se mettre à l’écart tout en restant en contact. Elle comptait de toute façon rejoindre ses camarades du lycée, quoi qu’il en soit. Je l’ai donc mise un peu à l’écart, tandis que je remontais pour récupérer mon vélo près de la rue Fernand-Philippard. L’accès direct étant bloqué par les manifestants, j’ai dû contourner la zone.
De plus, les gaz lacrymogènes persistaient, ce qui entraînait inévitablement des heurts entre les policiers au nord et les manifestants qui se trouvaient là, poussés vers le sud. Nous étions à peu près au niveau du miroir d’eau, et c’est là que j’ai conseillé à Chloé de partir, de descendre le plus possible vers le sud et de rejoindre la maison éco-citoyenne, et nous nous sommes séparés.
Après cette séparation, j’ai voulu remonter les ruelles adjacentes.
En arrivant vers la rue de la Cour des Aides, j’ai remarqué qu’un grand nombre de manifestants venaient du centre-ville et tentaient encore de rejoindre la place de la Bourse et les quais. Il a fallu que je remonte à contre-sens. J’ai tenté de passer par la rue Léopold, mais j’ai vite compris qu’au bout de la rue, le passage se bloquait et des heurts avaient lieu ; on ne pouvait pas circuler facilement.
J’ai contourné l’église Saint-Pierre et emprunté la rue des Fossés, celle des restaurants. Là encore, le passage était entravé, alors j’ai essayé la rue de Mérignac ; j’y ai vu des policiers. Je me suis donc approché d’eux, pour ainsi dire, afin de demander si je pouvais passer pour récupérer mon vélo. L’un d’eux m’a répondu que non, et que je devais contourner par la gauche de l’endroit d’où je venais.
En réalité, il me renvoyait vers les manifestants et je sentais d’ailleurs que le passage serait impossible.
Finalement, j’ai contourné par la droite. Mais l’odeur de lacrymogène commençait à se faire sentir. Je suis remonté rue du Parlement-Saint-Pierre pour atteindre la place du Parlement, puis j’ai continué rue Fernand-Philippard.
Là, j’étais à la marge de la place du Parlement, avec une vue sur la rue Fernand-Philippard et la place de la Bourse au loin. Il m’est apparu que le passage était bloqué, et j’ai ressenti une sorte d’effroi en voyant les feux s’installer, les policiers charger puis reculer. Et entre les deux, il y avait mon vélo. Voilà, c’était génial.
En plus, le vent poussait la lacrymogène vers moi par la rue Fernand-Philippard. J’ai conclu que je ne pouvais pas passer, que ce n’était pas possible, alors j’ai contourné cette rue pour tenter de rejoindre la rue Saint-Rémy, mais là aussi, au bout, c’était barré.
Je me suis dit qu’il faudrait peut-être contourner par la place Jean-Jaurès pour revenir par la place de la Bourse par le nord, afin d’éviter les gaz lacrymogènes selon la direction du vent. J’hésite à traverser ce que j’appelle le quartier des anciennes prostituées, c’est-à-dire la rue du Pont-de-la-Mousque, car je l’imagine comme un lieu possible de petites escarmouches. Je préfère donc emprunter des rues plus sûres, comme la Rue des Piliers de Tutelle, puis me diriger vers le Grand Théâtre, redescendre le cours du Chapeau-Rouge pour rejoindre la place Jean-Jaurès.
À ce moment-là, la situation était supportable, mais plein de manifestants se dirigeaient encore vers cette place. Je les ai suivis, tout en doutant, car je pressentais un blocage ; j’observais des gens rassemblés près des quais, et je craignais de ne pas pouvoir passer ni redescendre vers la place de la Bourse. Entre-temps, j’ai forcément essayé de joindre ma fille, Chloé, pour savoir si elle était en sécurité : elle a bien atteint la maison éco-citoyenne, mais elle y a vécu des événements que je n’ai appris que bien après.
Pour ma part, je pouvais longer le quai du Maréchal Lyautey, le long du palais de la Bourse, pour redescendre vers le sud. Une colonne de CRS se trouvait là. Je suis resté quelques minutes derrière elle, car la direction du vent me rendait relativement en sécurité. Avec mon casque muni d’étiquette écrite en gros « PHOTO », j’étais identifié comme photographe, donc techniquement pas une menace pour les policiers ; je me suis placé un peu en retrait pour photographier la scène.
J’ai pris quelques clichés dans cette direction : sur la place de la Bourse, c’était un peu le chaos, avec des mouvements vers la rue Saint-Rémy et la rue Fernand Philippard.
Rien de tel vers le nord, d’ailleurs, chose assez étrange. Mais les gens commençaient à descendre vers le sud.
En restant un peu en retrait de la colonne de police, j’apercevais la rue Fernand Philippard se libérer progressivement. Je me suis dit que je pourrais attendre là : la rue se dégagerait et je pourrais enfin récupérer mon vélo. Par ailleurs, en voyant la colonne de CRS avancer, la rue Saint-Rémy et la rue Fernand Philippard se trouvant bien bloquées, je me sentais un peu en sécurité.
En arrivant place de la Bourse, j’ai aperçu également un incendie qui commençait à se déclarer au niveau de la CCI, dans le bâtiment à gauche, du côté du musée des Douanes. Ce feu semblait partir de la rue Léopold, car je n’ai pas observé de flammes sur la façade.
Des pompiers sont arrivés par le quai du Maréchal Lyautey, et les gens les ont applaudis en les laissant passer, ce qui m’a paru très positif.
Quand la place de la Bourse s’est libérée, après que les forces de police ont descendu le plus possible vers le sud.
Mon premier réflexe a été de me dire qu’il fallait prévenir Chloé : la situation se déplaçait vers le sud, il fallait qu’elle sorte de là, qu’elle se dirige le plus possible vers le sud et, si possible, sur le Pont de Pierre, pour rejoindre la rive droite. J’ai tenté de la joindre, mais sans succès, je lui ai laissé des messages.
J’ai pu enfin récupérer mon vélo. Il se trouvait à 1 mètre du feu ; j’étais là, les mains levées, expliquant que je venais simplement le récupérer aux forces de police présentes. J’ai donc repris mon vélo, et j’étais soulagé.
Pourtant, il y avait des traces de feux d’artifice, des marques rouges qui indiquaient qu’il se trouvait au cœur du grabuge. Ces stigmates subsistent sur ce vélo. Je le récupère donc, puis je décide de ne pas le garder. Je le place au nord de la place de la Bourse, près des vélos V3, à côté de la place Jean-Jaurès ; je l’attache là, et je continue à me diriger vers le sud pour rejoindre Chloé.
Je descends vers le miroir d’eau, puis vers les jardins des Lumières. Je remarque qu’il y a de plus en plus de gaz lancés près de la Maison citoyenne, à proximité du ponton d’honneur. C’est là qu’il y avait, je crois, une manifestation culturelle pour « Octobre Rose ».
J’essaie de me frayer un chemin, mais les tirs sont assez intenses ; avant la Maison citoyenne, j’ai dû m’arrêter, car c’était un lieu de confrontation où les canettes de bière volaient d’un côté et les gaz lacrymogènes de l’autre. D’un côté se trouvaient des émeutiers, de l’autre côté se trouvaient les policiers.
J’ai d’abord parlé d’émeutiers, car ce n’étaient pas vraiment des manifestants. La situation leur était favorable, les gaz se déplaçant vers le sud et l’ouest. L’accès restait possible, bien que complexe, car je craignais beaucoup les tirs de LBD : je me suis donc caché, tout en parvenant à joindre Chloé pour lui demander de se diriger vers la rive droite. Elle m’a confirmé sa position sur le Pont de Pierre, ce qui me paraissait relativement sûr pour elle.
Ainsi, j’en ai profité pour prendre des photos, en l’occurrence des émeutiers qui lançaient et relançaient des objets vers les policiers en direction du quai de Richelieu. Ensuite, je me suis déplacé un peu plus haut pour me trouver face à la rue de la Cour des Aides, car j’avais remarqué plusieurs heurts entre des policiers. Ces scènes étant assez impressionnantes, j’hésitais à m’approcher. Je gardais une certaine distance et j’avais sorti la longue focale.
À ce moment-là, je ne me sentais pas capable de m’avancer. J’étais dans un état de stress où je devais protéger mes deux priorités avant même de penser à photographier. Je n’étais pas totalement rassuré, et je suis resté dans la foule.
Par la suite, j’ai observé une progression de plus en plus marquée vers le sud. La colonne de police, devenue une ligne le long des quais, subissait des jets de projectiles et des attaques sur ses véhicules à l’arrière, tandis que des feux se multipliaient le long des rails du tram et de la route. Chaque avancée des CRS vers le sud les exposait à des coups venant de l’arrière, avec une foule de manifestants plutôt curieux qui observaient la scène. On y trouvait aussi des émeutiers en quête d’un challenge, des « joueurs », des individus venus pour se livrer à un jeu du chat et de la souris avec la police et pour endommager au maximum son matériel. Des CRS intervenaient pour protéger la camionnette, puis s’éloignaient avant de revenir.
La situation progressait puis s’interrompait, jusqu’à ce que toutes les vitres de la camionnette soient brisées. Certains, téméraires, ont commencé à grimper sur le véhicule des CRS. À un moment, deux jeunes sont montés dessus. Puis le véhicule s’est mis en mouvement : l’un d’eux a failli tomber et s’est empressé de redescendre, tandis qu’un autre est resté, transporté sur le toit pendant peut-être 20 ou 30 mètres.
Ensuite, le mouvement s’est arrêté et il a pu descendre, mais à chaque avancée, les émeutiers couraient après le véhicule et regagnaient du terrain. Les véhicules semblaient ensuite se diriger vers la porte de Bourgogne.
Je ne savais pas ce qui pouvait se passer à la porte de Bourgogne ni au cours Victor-Hugo. Je m’en tenais loin, sans chercher à m’en approcher. Finalement, je suis resté du côté de la maison éco-citoyenne.
Et après, quand la police s’est enfin retirée des quais, je suis resté dans ce secteur. Je n’ai pas cherché à suivre le cortège et j’ai fini par photographier les traces de ces heurts précédents. À ce stade, les gens ont retrouvé leur calme assez vite.
Certains se sont installés sur les lignes de tram ou sur le mobilier urbain laissé là. Ils se prenaient en photo, se posaient ainsi. À un moment, quelqu’un a même commencé à faire du yoga. Un vendeur ambulant de nourriture est revenu sur les lieux, et des gens consommaient ainsi. Voilà, un retour rapide à la normale dans un univers rempli de chaos, ce qui était tout de même assez impressionnant.
Hors de question de continuer : la voie était libre pour rejoindre Chloé, qui s’était installée place Stalingrad, dans l’un des salons de thé favoris de sa mère, Bergamote. Elle y avait pris un repas pour se poser. Elle se trouvait dans une « safe place », et je suis allé la rejoindre.
J’ai d’abord récupéré mon vélo au nord de la place de la Bourse, puis direction Rive Droite en évitant les bris de verre.
Nous avons partagé nos aventures respectives et nous nous sommes vraiment posés enfin. J’avais faim, n’ayant rien mangé de la journée, et hors de question d’y retourner, car ce que nous venions de vivre était intense et stressant.
Pour moi, la journée était finie, et j’avais pris un nombre impressionnant de photos.
De plus, ne percevant plus aucun incident au loin, plus rien ne se passait. Je me disais que tout le monde s’était dispersé, que c’était probablement terminé, ou que cela s’était déplacé vers la place de la Victoire. En tout cas, il ne semblait plus rien y avoir, du moins au centre-ville.
Avec Chloé, nous avions une seconde mission en plus de la manifestation : trouver un cadeau d’anniversaire pour ma mère. Comme c’était aussi son anniversaire, nous n’avions pas eu le temps d’en chercher un sérieusement. Nous avions donc prévu d’aller au centre-ville, notamment à Molat, pour dénicher un livre ou d’autres objets susceptibles de lui plaire.
Chloé est montée à l’arrière de mon vélo, puis nous avons remonté le pont de pierre vers le centre-ville ; nous y avons vu de nombreuses personnes qui semblaient quitter la manifestation pour rentrer chez elles. Ce flux important quittant le centre m’a fait penser que tout était dispersé et terminé.
Arrivées à la porte de Bourgogne, nous avons remarqué pas mal de bris de verre au sol, que j’ai essayé d’éviter. Nous avons fini par marcher à pied pour remonter le cours Victor-Hugo, où nous avons observé plusieurs traces de ce qui s’était produit : un Carrefour Market défoncé et dépouillé, une agence LCL dont la vitre était brisée et l’intérieur vandalisé, du mobilier urbain comme des abribus littéralement éclatés, ainsi que les vitrines d’un petit restaurant sous le parking Victor-Hugo, dont les vitraux étaient brisés.
Aussi, il y avait aussi des trottinettes en libre-service qui avaient brûlé au milieu de la rue. On percevait clairement qu’une bagarre avait eu lieu.
En passant devant la rue Saint-James —, nous avons vu arriver une manifestation. J’ai dit à Chloé : « Mets-toi sur le côté avec le vélo », et je restais au centre pour photographier ce cortège. Il s’agissait d’un rassemblement d’étudiants et de lycéens qui se poursuivait, menant sa petite vie sans heurts ni violence, se limitant à lever des pancartes et à chanter des slogans. Ils se dirigeaient du nord, depuis la rue Saint-James, vers la rue du Mirail, sans doute en direction de la Victoire. Ils manifestaient avec beaucoup d’entrain, mais sans agressivité. Il n’y avait aucune violence ni véhémence ; l’ambiance était festive, et j’ai trouvé ce cortège très beau.
Je me disais que c’était curieux : la manifestation se poursuivait malgré tout, sur des trajets qui ne semblaient pas prévus pour cela.
Nous avons continué et on a remarqué que des personnes ont même réussi à taguer le mur du parking Victor Hugo, je ne sais pas comment ; il mesure plus de vingt mètres de haut.
Ensuite, nous avons atteint la rue Sainte-Catherine. Ce samedi, il y avait énormément de monde, comme on peut s’y attendre dans ce quartier très commerçant. Pour 10 passants ordinaires, il y avait peut-être un manifestant, le tout circulant dans tous les sens.
J’ai alors sorti la longue focale pour photographier et observer ce qui se passait au loin, car j’apercevais des gyrophares.
Ainsi, j’ai pris plusieurs photos en direction du nord, et la police se trouvait bien, je crois, au niveau de l’Apple Store ou des Galeries Lafayette ; avec la compression des plans, c’était difficile à distinguer, et j’ai remarqué plusieurs strates entre des « émeutiers », des passants ordinaires, des émeutiers à nouveau, puis encore des passants. Ce mélange de personnes se répartissait en plusieurs couches tout au long de la rue.
Au fond, on apercevait des vêtements volés… voler et des ballons lancés en l’air. D’après ce que j’ai appris plus tard, ils avaient pillé un Décathlon rue Sainte-Catherine, en jetant les vêtements vers l’extérieur pour que les gens les rattrapent ; c’était assez impressionnant. Comme la rue Sainte-Catherine semblait un peu agitée à l’arrière-plan, nous nous sommes dit qu’il valait mieux ne pas passer par là.
Nous envisagions de passer par Pey-Berland pour remonter vers Molat.
Arrivés près de l’arrêt « Musée d’Aquitaine », nous avons remarqué de la fumée et des explosions place Pey-Berland ; ces bruits se répétaient, ce qui était impressionnant.
En regardant vers la Victoire, nous avons vu le cortège progresser vers nous, vers le nord. J’ai demandé à Chloé de se mettre à l’écart, puis j’ai continué à prendre des photos. J’ai ainsi photographié cette manifestation qui montait en direction de Pey-Berland, avant de faire demi-tour assez vite, car la situation là-bas paraissait dangereuse. Ils ont rebroussé chemin vers la Victoire et depuis pas mal d’autres rues.
Autour du musée d’Aquitaine, l’ambiance était plutôt bonne : des gens étaient installés Cours Victor Hugo avec des chaises et des tables au milieu de la chaussée. Quelques véhicules circulaient encore, mais les gens prenaient un café, se retrouvant là.
Une jeune femme a commencé par me dire : « Ah, je vous apprécie, je vous aime bien. » En réalité, j’ai compris qu’elle souhaitait simplement que je la prenne en photo. Quand je l’ai fait, elle a réagi : « Ah, c’est super génial », c’était vraiment trop mignon.
En discutant avec ces personnes, elles se sont mises à hurler et à désigner quelqu’un du doigt dans la foule en criant : « Lui, c’est un violeur, lui, c’est un violeur. » En effet, parmi les manifestants, il y avait un individu qui portait une casquette et un masque ; il a été reconnu et dénoncé comme tel, puis, se sentant « grillé », il a commencé à s’éloigner. Des gens l’ont alors hué.
J’ai demandé : « Comment savez-vous que c’est un violeur, comment l’avez-vous reconnu ? » L’une des trois filles m’a répondu : « Bah, moi, j’étais sa victime. » Cela m’a touché, car j’étais sincèrement désolé pour elle. C’était touchant ce qu’elle disait à ce sujet.
Après, j’ai cherché à rejoindre Chloé, qui s’était finalement isolée plus loin.
En marchant vers la place de la République, j’ai pris quelques photos des manifestants qui remontaient depuis la rue.
Nous nous sommes demandé pourquoi les gens remontaient depuis la place de la République : valait-il mieux se rendre directement à Molat ou récupérer le vélo de Chloé à la Victoire ? Comme la foule se dirigeait de plus en plus vers ce point, nous avons choisi de reprendre le vélo de Chloé urgemment pour le mettre en sécurité.
Arrivé sur place, son vélo était sain et sauf, tandis qu’un nombre croissant de personnes se rassemblait à la Victoire.
Nous avons ensuite remonté des rues adjacentes en direction de Meriadeck. Nous avons contourné la place de la République, car nous craignions des heurts à ce niveau. Nous sommes arrivés juste avant la caserne des pompiers et nous avons revu la camionnette des CRS qui avait été caillassée, sur laquelle des jeunes, des émeutiers, étaient montés.
J’ai pris quelques photos de ce véhicule à l’arrêt. Le véhicule était en mauvais état, il avait vraiment subi des dégâts importants.
Ensuite, nous avons remonté pour tenter de rejoindre Molat depuis la place Gambetta, car là-bas, la situation y paraissait relativement calme.
Nous sommes arrivés devant Molat, et là, c’était fermé. C’était probablement par mesure de sécurité.
À proximité du tramway, quelques CRS se déplaçaient, certains s’éloignant vers le sud tandis que d’autres demeuraient à ce carrefour stratégique. Nous sommes restés quelques minutes pour observer la situation ; Sur la rue Porte Dijeau, en direction des Galeries Lafayette, nous avons vu des affrontements impliquant des casseurs. Ces individus circulaient d’une rue à l’autre, courant dans tous les sens, face à des policiers qui, au lieu de les poursuivre pour les arrêter, cherchaient à les empêcher d’accéder à certains lieux. Ils disposaient ainsi de voies de sortie, s’échappant d’un côté ou de l’autre.
Ils étaient en somme très mobiles. Ils se trouvaient là, mêlés à des passants venus simplement faire du shopping. Eux aussi ont fait leurs propres shoppings : un des casseurs portait un T-shirt rose sur la tête et se promenait avec sa boîte de Nike, tandis que d’autres couraient d’une rue à l’autre avec leurs boîtes de chaussures volées.
Chloé et moi avons donc décidé de remonter vers le cours de l’Intendance, car nous avions entendu dire que Louis Vuitton avait été littéralement dévalisé.
Nous y sommes allées par curiosité (peut-être qu’il restait des sacs, un beau cadeau d’anniversaire pour ma mère ^^).
Arrivés sur place, nous observions les gens qui se trouvaient à environ 20 ou 30 mètres des lieux, comme deux jeunes filles assises sur un bas de porte en face de Vuitton, qui semblaient essayer de casser un antivol d’un sac volé. Sur le cours de l’Intendance, des groupes de casseurs se déplaçaient librement, certains tenant des sacs Vuitton.
Puis, à un moment, une sirène de police retentit ; le groupe se dispersa vers le CGR et le centre du Triangle d’Or, tandis que la police arrivait pour se diriger finalement sur le cours de l’Intendance en direction du Grand Théâtre. Ils ne cherchaient vraiment pas à les arrêter, ni à les poursuivre ou à les coincer.
Pour moi, ils étaient là pour les émeutiers, pas pour les casseurs ; ils semblaient donc presque libres de circuler, ce qui était impressionnant et inquiétant.
Les émeutiers semblaient davantage enclins à affronter la police, alors que les casseurs cherchaient à piller les commerces, et repartaient avec la marchandise. C’était en tout cas ce que j’ai perçu de mon côté.
Avec Chloé, nous nous sommes dit qu’il valait mieux se rendre à Mériadeck pour chercher un cadeau, car nous avions l’impression que tous les magasins étaient fermés ou vandalisés au centre. Mériadeck me paraissait donc plus sûr.
Nous avons commencé à respirer un peu, fait un peu de shopping et trouvé des idées de cadeaux.
Nous avons aussi vérifié l’horaire du train pour Langon, car nous dépendions de ce moyen de transport pour rentrer. Comme il était tard et qu’il n’y avait pas de train avant 1 h 30, Chloé et moi avons décidé de manger, de nous poser un moment.
Chloé a ressenti un certain stress, une forme d’angoisse. Je pense qu’elle a connu une brève crise à ce moment-là.
En sortant de Mériadeck, nous sommes repassés par la Victoire, où l’on commençait à ériger des barricades.
Il n’y avait aucune police à cet endroit. Ils se contentaient juste de monter ces structures, c’est tout. Il régnait un certain calme… Il n’y avait pas de heurts ni d’expression de violence. Pour moi, il s’agissait simplement de bloquer l’accès de la police à la place.
Ensuite, nous avons repris le cours de la Marne, nous nous sommes dirigés vers la gare, puis nous sommes montés dans le train, et l’angoisse de Chloé a continué de croître.
J’étais soulagé d’en être sortis, mais pour elle, cela n’a pas été facile ; mon propre stress, lié à son manque de sécurité, a dû se répercuter sur elle. Nous avons donc tenté de nous calmer, de nous rassurer, en nous disant que nous étions en zone safe place, que tout se passait bien, que nous étions relativement sains et saufs. Il ne restait rien de tout ce qui s’était passé, si ce n’est l’odeur de la lacrymo qui persistait.
Encore une fois, nous disposions de protections, et nous avions du sérum ; d’ailleurs, il a été utile, et pas seulement pour moi. Chloé et moi l’avons partagé dès que l’occasion s’est présentée, et j’ai vu de nombreuses personnes échanger des masques, de l’eau ou du sérum. Il y avait une réelle solidarité entre manifestants. Malgré un contexte où le capitalisme et le libéralisme placent chacun de nous en concurrence envers les autres, au final, les gens se serrent les coudes dans ces conditions extrêmes. Ils s’entraident.
En réalité, il n’y a pas de violence entre les gens. Si l’on parle de violence, c’est plutôt contre les symboles d’un système, les lieux de pouvoir et les commerces de luxe.
En revanche, ce qui m’a pas mal chagriné, ce sont les commerçants ordinaires. Je peux comprendre que l’on s’en prenne à des enseignes appartenant à des milliardaires comme Bernard Arnault ou Vincent Bolloré, mais viser des petits commerces avec des employés précaires est beaucoup moins justifiable.
Certains ont profité de la situation : sachant qu’une manifestation d’ampleur se préparait, cela leur laisserait les mains libres pour venir faire leurs courses gratuitement. Certains qualifient ceci de délinquance d’opportunité.
Que des gens viennent pour casser et voler — ce que je ne cautionne pas du tout —, ou que ce soient des révoltés ou des émeutiers venus pour briser tout symbole de pouvoir, ce que je désapprouve également, le constat reste le même : c’est le signe d’une défaillance de notre société et du système. Dès lors que des gens malheureux, en colère, finissent par franchir la limite de la légalité, c’est qu’il y a un vrai problème. Trop de personnes sont sur le carreau, mises de côté, ignorées et malheureuses.
Le système exerce une forme de violence qui, à leurs yeux, justifie une riposte.
Rien ne vient du néant. Il y a toujours une cause, et des conséquences.
Certes, il faut condamner toute violence, en particulier celle qui vise les personnes.
Au final, cette journée m’a épuisé.
Oui, je suis encore sous le choc plusieurs jours plus tard, alors que je suis resté à distance, sans être au cœur de la mêlée.
Quand je parle d’être au cœur de la mêlée, c’est le fait de photographier au plus près des événements.
De nombreux témoignages émergent de ce que les gens ont vécu également.
J’ai voulu écrire ce texte pour exprimer ce que j’ai ressenti, ainsi qu’une forme d’incompréhension.
Par la suite, j’ai appris aux actualités qu’il y avait eu de véritables pillages de commerces à grande échelle. Plus tard, j’ai reçu des informations sur ce qui s’était passé pour Victor Hugo, car l’un de mes collègues photographes se trouvait à cet endroit. J’ai aussi vu d’autres images circuler sur les réseaux sociaux : d’autres points de vue, d’autres situations à proximité. Un de mes élèves photographes a été touché par une grenade : direction l’hôpital avec des éclats à quelques centimètres d’une artère.
Si j’avais su que cela se passerait ainsi, je ne serais jamais venu avec ma fille, c’est certain. Je l’aurais tenue à l’écart et lui aurais conseillé de ne pas venir ; j’aurais sans doute été plus serein pour photographier l’événement.
Quoi qu’il en soit, les choses se sont déroulées ainsi.
Ce n’est pas un événement banal ; c’était un moment relativement important qui s’inscrira d’une certaine manière dans l’histoire de cette période.
Il est difficile de prévoir où tout cela nous mènera.
En discutant le lendemain, pour l’anniversaire de ma mère, nous avons échangé et débattu de la question ; au final, cela nous laisse une vision plutôt pessimiste.
Si nous en arrivons à une violence généralisée sans solution, c’est en partie parce qu’on prétend qu’il n’y a plus d’argent nulle part pour solutionner quoi que ce soit.
Pourtant, l’argent existe : Elon Musk s’amuse bien à faire voler des voitures, donc il y en a bien quelque part.
Mais qu’est-ce que l’argent, au fond ? C’est un système que nous avons instauré pour nous-mêmes.
Ainsi, cela peut se régler par nous-mêmes. Pourquoi l’argent devrait-il nous contraindre, alors que c’est un système que nous avons créé et que nous maîtrisons ? L’argent n’est pas comme une ressource naturelle, limitée et rare.
Si des ressources naturelles manquaient, je comprendrais alors cette contrainte matérielle : par exemple, si l’on ne peut pas reconstruire certains murs d’une école faute de béton.
Mais dire que l’argent est un problème revient à oublier que nous le maîtrisons : ce n’est pas divin, ce n’est pas tombé du ciel, c’est nous qui le créons. Ce sont donc des contraintes que nous nous imposons. La dette ne nous lie pas à des extraterrestres, semble-t-il.
Elle nous lie entre nous ; elle est humaine. À partir de là, nous devrions pouvoir instaurer des mesures pour l’équilibrer.
De nombreuses personnes cherchent à accumuler d’immenses richesses, tandis que d’autres en manquent. Pourquoi ne pas rétablir un équilibre ? Pourquoi ne pas nous doter des moyens nécessaires ?
Les ressources humaines et matérielles sont certes limitées. Mais rien ne justifie un tel déséquilibre.
Pourtant, cela ne se fait pas. Vu l’évolution des événements, personne ne semble prêt à faire de concessions à ce niveau. Pour moi, après ces faits, cela dessine une perspective plutôt pessimiste, surtout pour les élections à venir.
À mes yeux, les élections marqueront un point d’orgue, et je crains que, quel que soit le résultat, les heurts, le mécontentement et les tensions ne feront que se multiplier, au risque de perdre de nombreuses libertés.
À la suite de tout cela, le président de la République a prononcé une allocution où il a failli « instaurer les pleins pouvoirs » pour mettre en place un état d’urgence afin de rétablir l’ordre. Vaste programme.
En tant que photographe, je cherche à témoigner de notre époque et à partager ma vision de ce qui se produit ; je serai présent, quoi qu’il arrive, pour transmettre cette perception. Nous essayons tous d’être là, tout en protégeant notre famille, et en nous assurant les moyens de survivre.
La situation ne sera pas simple, et l’avenir semble peu clément.
Je crains que beaucoup partagent cette idée et pensent qu’il n’y a plus grand-chose à perdre. Certains évoquent un état préinsurrectionnel — pardon, c’est peut-être déjà le cas.
Peut-être qu’en tant que photographe, je serai le témoin d’un bouleversement majeur dans mon pays. Ce qui est certain, c’est que ce phénomène ne se limite pas à la France et touche de nombreuses autres parties du monde.
Pour ma part, je suis favorable à une transition la plus pacifique possible, mais personne ne semble prêt à céder, et personne ne propose de passage vers plus d’équité. Nous sommes littéralement pris en otage par les dettes, la finance et ceux qui détiennent le plus d’argent et d’influence.
Certains milliardaires manipulent plusieurs médias qui dictent le ton, mais les gens ne sont pas dupes — enfin, pas tous. Beaucoup se laissent tromper car ils n’ont pas la capacité de comprendre la complexité du monde actuel, et se laissent emporter par des discours simplistes et démagogiques. Et les sondages pour les prochaines élections montrent bien que de nombreuses personnes sont fortement trompées par ces médias.
D’autres en sont pleinement conscientes et ne se laissent pas berner ; c’est peut-être contre elles que les forces de l’ordre finiront par intervenir. À ce stade, quand un pouvoir ne parvient plus à manipuler toutes les foules, une répression risque de s’installer, c’est certain. Il suffit de voir qui on accuse pour tout ce qu’il s’est passé ce jour-là, ainsi que les précédents.
Les photos que j’ai prises ces derniers jours ont progressé en intensité, et l’apothéose du 17 octobre a constitué un événement marquant. J’espère sincèrement que nous trouverons des issues, quoi qu’il arrive, pour éviter de nouveaux drames. Nous en avons assez des tragédies humaines.
J’espère que nous nous en sortirons.









































































































































































































































































